Le langage comme une forêt profonde

Il y a des créateurs qui travaillent comme on plante une forêt. On se promène dans leurs spectacles en cherchant le nom des arbres, en improvisant son chemin sur les tapis de feuilles, en écoutant le craquement des brindilles, en s’arrêtant parfois pour observer les insectes grouillants, en traversant des rais de lumière. Ainsi sont les oeuvres de Valère Novarina : ses textes sont si foisonnants qu’il faut parfois avancer à la machette parmi cet enchevêtrement de mots, mais on y trouve toujours de merveilleuses clairières et on y croise une foule d’arbres et d’animaux, parfois familiers, parfois mystérieux, qui apparaissent et disparaissent comme des rêves qu’on a envie de poursuivre.

D’animal, il est à nouveau question dans le dernier spectacle du mage de Thonon, et d’abord de cette étrange bestiole parlante qu’est l’être humain. Est-il capable de parler de ce qui n’a pas de nom ? Ce dont on ne peut parler, ne devrait-il pas justement le dire ? Avec une troupe de comédiens et comédiennes fidèles pour certains depuis trente ans, Valère Novarina nous lance des mots comme on envoie des cailloux. Il nous invite à un théâtre de la cruauté comique dont il peint lui-même les décors avec verve. Il parsème le voyage de chansons originales pour magnifier la musique du langage. Et si vous voyez une poule qui passe une fois et c’est tout, ou un violon qui joue une fois et c’est tout, sachez que ces événements sont des hapax, du nom de ces mots qui n’ont jamais été utilisés qu’une seule fois. Et qui ont l’étoffe des rêves.