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· Le Discours aux animaux, André Gunthert et Jean-Loup Rivière, Encyclopaedia Universalis

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Libération le 16 juillet 1991
Robinson Marcon dans l'océan Novarina
Article écrit par Mathide La Bardonnie
 

L'acteur redéboule aux Penitents blancs possédes par l'«Inquiétude», suite du «Discours aux animaux» de Valères Novarina. Face à un énorme rocher, par Mark Blezinger, il enracine un monologue entamé en 1985

 

Chapitre I. En l'an mil neuf cent quatre-vingt-cinq, au septième mois, dans la chapelle des Pénitents blancs, il ne cessait de songer, André Marcon il venait de découvrir de ses oreilles l'île du Novarina. Il devenait Robinson, Marcon: n'avait dans sa tête employée alors à jouer les vieux soleils de Faulkner, n'avait à la bouche en vrai que les mots adressés à feu l'acteur Louis de Funès par Novarina, des mots déboulonnant, bout-en-traînant, jusqu'au-boutant. Fou de joie. de la joie de l'intérieur. Fou de jubila­tion était Marcon, et à ceux qu'il aimait il procurait une photocopie de ce premier grandiose monologue qu'il envoyait —chaque après-midi— en plein plexus solaire, droit au ventre, au précis milieu du front entre les deux yeux, à l'épicentre de la nuque. On enregistrait par tous les pores de la peau les décharges de sa lancinante récitation. Il y revenait, dans le Novarina, comme on rentre au port. Ça reprenait: le reprenait: nous reprenait. Il était là, ce massif, ce trapu, cet enraciné aux yeux alors rieurs. Il répétait: «Vous ni entendez ?» Il craignait que non : «Perroquateurs de concepts vous m'entendez ?». Gardiens des noeuds syntaxeurs de viscères bocalisateurs de névroses démêleurs de pénis, divinateurs de membranes, coupeurs d hommes en trois. phallucinateurs, pêcheurs de méandres, écouteurs d'oreillers, vous m'entendez ?» Et quand il demandait ainsi : « Vous m'entendez ?». on avait un peu la chair de poule.

Au bout de cette éblouissante et initiale ligne droite, de telle lampée de mots redoutablement appariés, et recrachés, et relancés, Marcon Crusoé dit Robinson André expirait-inspirait l'espace sensible d'un fragment de silence et invitait « Venez vous qui n' êtes pas d'ici. Entrez enfants doués d'obscurité vous qui vous savez nés de l'obscurité venez assistons ensemble à la levée du trou Car le théâtre n'est sur scène que la représentation d 'un trou. Voilà l'idée à creuser. Voilà l'idée que Louis de Funés voulait creuser pour moi.» Et Marcon André s'envolait, « danseur fulgurant».

Chapitre Il. L'abasourdissement avait été tellement partagé que le Festival 1986 fut vraiment comme une année Novarina, avec le Monologue d'Aldramalech. Marcon enfonçait à jamais le clou. Présenter encore l'auteur. et son double comédien, dans un journal qui a su publier. du premier. des inédits, et, du second, quelques propos indispensables? Redire le spectaculaire Discours aux animaux prononcé en 1987, et repris ensuite? Comme inépuisable.

Chapitre III. Suite et recommencement. Avignon. Mil neuf cent quatre vingt-onze. L'inquiétude, soit, aux Pénitents blancs, sous ce titre plein et rond et dense, la suite, une «seconde partie» entre cent possibles du même Discours aux animaux. Novarina. qui vient de publier un recueil de ses réflexions sur le théâtre (1),joue les impassibles, mais probablement qu'au fond de sa personne, il doit être bouleversé. « Entrée de l'homme pour la deuxième fois. A lors je me suis assis et l'ai dit aux pierres: l'action est maudite ».

Transmué en habitant sombre des îles Rangeadéblavardégladines, « au mois de Sequane en trente et un avant longtemps », Marcon revenant habillé d'un manteau pareil à celui que Glenn Gould, ce frileux maladif, ne quittait pas, Marcon reprend l'histoire qui lui traverse le corps, le fulgure à la façon d'une foudre, d'un électrochoc, le possède et nous rive pantois. éperdus. Nous pulvérise. ll dit: «c'était du temps où on entendait encore parler (les anciens vieux qui avaient vu d'anciens jeunes avoir entendu parler de gens qui avaient prétendu pas être là » Son visage est pâle, le visage défait de mort qu'est celui de l'acteur sur lequel le verbe de Novarina, « comme un vieil alcool longtemps bouché va avoir des effets spectaculaires ». Et de tout son corps, d'un souffle, il s'immerge, à moins qu'il n'émerge, noyé en sursis, sur ce plateau religieux que seule peuple une énorme pierre.

Le plus lourd décor d'Avignon: un caillou muet d'une tonne et plus. Ce rocher de Sisyphe, à moins que de Prométhée. Mis en scène, ce rocher, par Mark Blezinger, le premier en dehors de l'auteur des splendeurs Novarina à régler le rituel solitaire d'exorcisme et d'action de grâces auquel Crusoé Marcon s'amarre plus fortement que jamais. Comme si aujourd'hui, en ce mois de juillet mil neuf cent quatre-vingt-onze, il avait tout vécu, jusqu'au bout du plus fragile de ses neurones aux aguets, tout senti de cette lave qui le parcourt et jaillit de ses poumons musiciens: la langue de Novarina, cet océan à perpétuité. Pire que jamais. C'est-à-dire encore plus belle. Regardez le petit sourire qui flotte, par fractions d'instants, sur les lèvres du récitant. Ce sourire d'au-delà ce ceux qui ont vu, On évoquait Glenn Gould, à cause du pardessus de laine, en pleine et pire canicule, Le pianiste, au bout des années, jouait autrement, plus lentement, ses fétiches Variations Goldberg. Interprétant son Novanina, partition in progress, Marcon, chaque fois plus maître de son être, de la même façon chaque fois plus seul, saurait faire frémir les cailloux. Délivré de l'angoisse. Né à l'inquiétude.

Mathilde LA BARDONNIE

(1) Pendant la matière, Valère Novarina, édition POL.

L'inquiétude, seconde partie du Discours aux animaux, chapelle des Pénitents blancs, jusqu'au 17juillet 1991