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Le
Matin Le 12 novembre 1987
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«Discours
aux animaux », de Valère Novarina
Dieu s'est payé notre tête! |
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Article
écrit par Gilles Costaz
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Valère Novarina est sans doute plus connu au théâtre qu'en littérature, ayant été adapté et joué au festival d'Avignon et au festival d'Automne. De ces Discours aux animaux, qui viennent de paraître, l'acteur André Marcon avait emprunté de larges extraits pour un spectacle mémorable. Voici le texte complet. Délectable comme pourrait l'être du Pascal réécrit par Rabelais et corrigé par Beckett. Le nouveau livre de Valère Novarina comprend onze Discours aux animaux, onze adresses à des bêtes qui sont sans aucun doute les humains. Mais combien de personnes profèrent ces discours? Les narrateurs sont insaisissables, ils défilent en même temps que leurs noms, si nombreux qu'on n'a pas le temps de les arrêter au moment de leur passage sur l'écran. Mais c'est sans importance puisque ces centaines ou ces milliers de personnes, c'est toujours le même individu, un crieur, un contempteur qui, sous prétexte de s'adresser aux animaux, s'en prend ouvertement à Dieu. D'ailleurs, à une exception près, tous ces passants se prénomment Jean: preuve que cette foule ne comprend qu'un seul homme. Le livre, on s'en doute, n'est pas banal. Le narrateur se multiplie et c'est toujours le même. S'il n'y avait que cela, pauvre lecteur! Mais, si Novarina n'est pas un auteur à tendre des pièges, c'est parce qu'il se passe de tout: d'une histoire, d'une intrigue, d'une forme existante, du français granimatical et académique, d'une progression. Son livre est une gigantesque répétition Novarina passe son temps à dire la même chose. Cette chose, c'est que nous sommes sur terre sans comprendre rien à rien, que Dieu s'est payé notre tête et que nous sommes non pas à côté de nos pompes, comme on dit vulgairement (ce qui serait un moindre mal), mais à côté de nous-mêmes. Novarina ne définit pas l'homme selon le plein, mais selon le vide. Un être humain, c'est d'abord un trou et un tube, ou deux trous, selon l'humeur de notre poète, selon, qu'il s'intéresse à un orifice évident ou aux yeux. Ne craignez pas quelque scatologie. « NE NEGATIF ». Le trou est une image de notre misère, une façon d'opposer le mensonge de la chair à la réalité de notre dénuement. C'est pascalien! A peine nés, les personnages de Novarina ont déjà échoué. Ils ne sont pas même nés, d'ailleurs; ils sont en morceaux, ils se mangent eux-mêmes, ils sont déjà des cadavres. « Je souffris d'avoir été, avant même d'être, né négatif», dît l'un d'eux. «Né négatif», voilà peut-être ce qui éclaire le mieux ses personnages fantômes, qui ne prennent de goût à la vie qu'en s'en prenant à elle ou en mettant de temps à autre de côté un désespoir foncier (« Vivre m'intéressa toujours intensément à peu près un soir sur quatre »). Ici, le journaliste a peur d'aller plus loin! N'a-t-il pas donné au lecteur un tableau si sombre, si repoussant que celui-ci est déjà en train de fuir et de se rabattre de toute urgence sur une gauloiserie de Boudard ou un prêt-à-penser de Christiane Collange? Ce n'est pas le moment de lui dire que Novarina mine et massacre le langage en supprimant les négations (il écrit « pas » et non « ne pas »), en modifiant les terminaisons des participes et des verbes («J'ai tout vivu par la parole »), en distordant pas mal de mots et en en inventant des milliers. Notre lecteur, apprenant cela, courrait traverser la mer Rouge. GENIE C'est en effet difficile de donner une idée d'un ouvrage de Novarina. Peut-être vaudrait-il mieux parler de lui, de cet écrivain né en Haute-Savoie il y a une quarantaine d'années, secret et silencieux qui traverse la vie à vélo et qui est aussi peintre. Enfermé dans une bulle, il exécuta 2 587 dessins, correspondant aux 2 587 personnages de son précédent livre, le Drame de la vie! De ce livre, il tira un spectacle qu'il mit en scène au festival d'Avignon 1986 et à Nanterre. Il vécut longtemps comme documentaliste mais sans doute a-t-il abandonné ce métier, puisque quelques gens de théâtre l'ont fait sortir de l'anonymat: Marcel Maréchal, Christian Rist, Main Crombecque, et surtout André Marcon qui, avec des extraits du Drame de la vie, Pour Louis de Funès et Lettre aux acteurs, a libéré la charge explosive de chaque mot et suscité un cercle presque vaste d'admirateurs. Au théâtre, l'oreille entend le génie verbal de Novarina. A la lecture, l'oeil voit la noirceur de la pensée. Que dire d'autre, alors, que Novarina est le plus grand monologuiste du monde, que, sur une lande où vjennent s'échouer quelquefois les déchets du monde moderne, il jette des imprécations à Dieu et des bouteilles vides (vides d'un amour désespéré) aux hommes-animaux, soit un fabuleux soliloque, éternellement identique et toujours renouvelé par de mini-comédies noires et de somptueuses accumulations de mots imaginaires? Il défie la Bible et les Evangiles. Et, dans son match métaphysique et littéraire avec Dieu, il tient le choc. Peut-être même gagnera-t-il aux points. GILLES COSTAZ Discours aux animaux, de Valêre Novarina. POL, 328 p., 125 F. |
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André Marcon, animal sacré
Marion Scali, Libération - 26 septembre 1986. |