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Le Monde le 16 juillet 1991
Criez, silence
Article écrit par Michel Cournot
Novarina est. une rareté : un poète.
Et il a trouvé son interprète, André Marcon. C'est « l'inquiétude »

 

«Quelqu‘un entre. Qui es-tu? Si le soir tombe, reste avec moi. Et vous, qui êtes-vous, gens d'ici ?... Hier la France a connu un défilé. C'est tout pour aujourd'hui, le platane a assez souffertt ».

Quelqu'un entre. Où ça? Il y a là juste une pierre, grosse un peu comme un taureau, grise, couchée par terre. Un peu plus loin derrière c'est le mur, les maçons ont dû le mettre debout voici au moins deux ou trois siècles, il a des trous, de petits cratères, comme ceux que font les canons des tanks, mais ce mur n'est pas « voulu », pas exprès, il était là c'est tout, non il ne faut voir que cette massive roche grise, qui reste couchée au nez des gens comme dans les forêts, les montagnes, on la dirait enceinte, presque, ce qui frappe c'est qu'elle se tait, cette pierre, quand bien même elle dit tant de choses, mais quoi?

Est-elle fâchée? Nous fait-elle la tête? Ou au contraire rêve-t-elle à demi, pas loin d'une béatitude? Il faudrait savoir depuis quand elle s'est tue, pourquoi. A présent, là devant, ce n'est que cette pierre, ce mur là sans être là, le silence. Ah oui, enfin le silence! Requiem tremblé de myriades de voix en allées, ou à peine qui s'étaient éle­vées, ou tuées. Et quelqu'un entre.

«Sept ans j'ai cru mon corps être un jour sans objet et un jeu de rien». Que dit-il? Qui est-il? Il a un crâne fort de manoeuvre, de garçon de ferme ou d'hôpital, des mains d'étrangleur sans savoir (comme l'auteur du Bateau ivre), il est tout rouge forcément puisqu'il a mis un gros manteau dans ici qui n'est qu'une fournaise (tous en chemise nous sommes en nage), et c'est à se demander s'il faut jamais en croire ses yeux, ses souvenirs, ses comparaisons, parce que ce quelqu'un, mais alors là de toute évidence, il est un ange. Ange ici élu entre tous les anges. Ni acteur comme tout autre, ni citoyen comme tout autre mais ange, mirage, innocence, — et sur quoi marche-t-il, se pose-t-il, on ne voit pas, et ses yeux sont des reflets de jour, et les paroles qui naissent, quelque part en avant de lui, c'est comme si lui-même ne les prononçait pas, comme si elles l'avaient traversé, comme s'il ne les avait pas lui-même entendues.

«J'avalavais tout à l'envers»

Et ces paroles, qui les aurait écrites? Elles ont des trous d'air, des genoux qui flanchent, des pas de danse imaginaires comme ceux dont la tête a subi un choc par le bistouri ou par l'EDF, paroles qui ne s'imposent pas, qui ne « visent» pas, mais, c'est l'inverse, qui tombent comme une eau d'été et qui volent aussi vives que la poussière des champs, et qui s'en vont se perdre. «J'ai dû tout vivre par le trou gauche, j'avalavais tout à l'envers, j'inversais tous les mots et j'expirais tout dans l'autre sens. »

Ce qui nous tombe là s'appelle l'Inquiétude. L'ange du bleu, le non-coupable, qui laisse les voix le traverser sans leur écorner un cil, c est André Marcon. La roche grise qui, elle, retient toutes les voix et les transmue en silence, c'est l'éternité des plissements, hercy­niens ou autres, passons. Tous les animaux du monde qui se taisent, à l'exemple de la pierre, ils sont cachés tout autour, dans les buissons courts mais feuillus (car les éléphants ont mangé les arbres). Pour les animaux l'homme est une rareté et surtout une déception, puisque, des éternités durant, il était resté muet, comme eux, muet ou presque. Et l'absent, le manie-tout du huitième ou dixième jour, le créateur, c'est Valère Novarina il est cette aberration d'être ce que l'on appelle un poète, il n'y en a jamais plus d'un, ou deux, à peine plus, par chaque temps qui ait jamais passé. Et certes pour faire un monde il faut de tout, et de beaucoup de rien, si bien qu'à côté d'un Novarina, cette aberration, tout le reste du jour (comme on dit oeufs du jour) est plus ou moins du machinal, de l'usuel.

« Pourquoi l'espace est-il en quatre? Pourquoi le mort dit-on qu'il sort ? Pourquoi les bêtes dit-on q u'elles passent? Pourquoi les hommes sont-ils en vrai? Pourquoi entrer avant de partir?», écoute l'ange sans oser rien accrocher, au passage - Et Novarina, dans ses dents «Au théâtre, on pourrait presque voir la naissance du monde.»

MICHEL COURNOT

Pénitents blancs. Jusqu'au 17 juillet, à 21 h 30

 
 
 

 


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· Robinson Marcon dans l'océan Novarina, Mathilde La Bardonnie, Libération - 16 juillet 1991.
· Criez, silence, Michel Cournot, Le Monde - 16 juillet 1991
· Le Discours aux animaux, André Gunthert et Jean-Loup Rivière, Encyclopaedia Universalis